L’émergence des Créatifs Culturels
Traces de vie : livre
L’émergence des Créatifs Culturels
L’engagement
Thème immense — en littérature, en politique, en religion... — l’engagement,
marque de l’action au sens le plus noble, s’est proposé aux humains au fil du
temps sous les formes les plus variées. Le XXe siècle l’a essentiellement
entendu comme une prise de risque de l’individu se lançant dans le combat
politique et social. De Simone Weil à Hanna Arendt, d’Emmanuel Mounier à Albert
Camus, (le Don Helder Camara à Mère Teresa, les grandes figures engagées
s’offrirent à la cause commune, parfois jusqu’au sacrifice intégral.
Avec la fin des grandes idéologies de masse et la montée des revendication
hédonistes ou dionysiaques, les années 70 virent s’opérer un virage dans le
concept même d’engagement. Désormais, il devint de bon aloi de s’engager r... à
la recherche de soi-même. Inspirés de dizaines d’écoles de psychothérapie, les
mouvements de développement personnel pri-rent une place grandissante —
jusqu’aux récents bobos (bourgeois bohèmes) de ce début de millénaire, aux
valeurs et moeurs sympathiquement libérées des conformismes psychorigides, mais
aussi, pouvait-on craindre, gravement égoïstes. Si elle n’est pas sans
fondement, cette crainte-la s’avère pourtant impossible à généraliser. Certes,
nous manquons collectivement (nous, Européens) de grandes visions, de desseins
transcendants, de projets enthousiasmants pour les jeunes générations. Mais il
ne faut nullement désespérer. L’enquête que nous avons menée pour rassembler ce
dossier sur les nouvelles façons de s’engager nous a pour une large part,
disons-le, stupéfaits. Une énorme minorité de nos contemporains (jusqu’au
quart), non seulement n’a pas régressé par rapport aux héroïques engagements de
nos aînés résistants”, mais, si l’on se réfère par exemple à l’enquête sur
L’émergence des Créatifs Culturels (menée aux USA, mais ces derniers ne nous
ont-ils pas précédés sur la plupart des grandes innovations de civilisation
depuis 50 ans ?),
les nouvelles générations d’Occidentaux ont désormais à coeur de mettre en
adéquation, concrètement : leurs engagements publics et privés, leurs
convictions politiques, écologiques, économiques, pédagogiques ou psychologiques
et la façon dont ils vivent réellement, au quotidien, leur travail, leurs amours
ou leur participation aux actions de la cité. Tout se passe comme si, après
beaucoup de débâcles idéologiques, de plus en plus de gens actifs et vigilants
se rendaient compte, dans la pratique, que les plus belles quêtes individuelles
ne prennent leur sens, non pas en se sacrifiant, mais en s inscrivant à
l’intérieur d’un grand jeu collectif. Et comme si la fameuse phrase :
“Seulement ce que tu donnes est définitivement à toi n‘était pas prise pour un
poncif hypocrite, destiné à surseoir à la jouissance, mais donnait au contraire
à celle-ci sa pleine mesure, jusqu’à la métamorphoser en joie. Moyennant quoi,
vu que les principaux grands fléaux planétaires auxquels l’humanité se confronte
demeurent tragiquement les mêmes — faim, analphabétisme, solitude.., injustice
générale —, la résistance à ces fléaux continue évidemment à alimenter les
engagements les plus. Peut-être cela se passe-t-il de manière plus tendrement
humaine et moins absolue qu’au siècle dernier. Certainement pas de façon moins
spirituelle ! Qu’ils partent du social, de la psychiatrie, de la science ou de
l’art, tous ces engagements finissent par se reconnaître nourris d’une quête
intérieure intense et toujours ouverte sur l’Inconnu. Et donc riche de nouveaux
mondes.
Une étude américaine sur les “acteurs de changement de société”, menée auprès
de plus de cent mille personnes pendant une quinzaine d’années par une équipe
dirigée par le sociologue Paul H. Ray (université du Michigan) et la psychologue
Sherry Ruth Anderson (université de Toronto), affirme dans un ouvrage renversant
— L’émergence des Créatifs Culturels — qu’en opposition abrupte avec la
politique menée à Washington, un quart environ des citoyens américains vivrait
d’ores et déjà dans un système de valeurs et de comportements complètement
nouveau, ouvert à l’écologie, à la solidarité, aux valeurs féminines et à
l’éveil intérieur. Catégoriquement niés par les politiques et par l’ensemble des
médias (aux USA comme en Europe), ces “créateurs de nouvelles cultures”
constitueraient le départ d’une civilisation post-moderne aussi importante que
le fut le modernisme il y a cinq cent ans.
La première énormité qui frappe est le “non-événement” que fut la parution de ce
livre, début 2001, en France. Transposée dans un domaine familier aux médias,
une telle enquête aurait fait un tabac : 24 % des citoyens américains (parmi les
plus créatifs) ne fonctionneraient plus désormais selon le modèle occidental
“moderniste” (individualisme, capitalisme et divertissement), mais d’une façon
radicalement autre. C’est une information considérable, qui mériterait qu’on la
vérifie, qu’on la critique... Il n’en a rien été. Silence radio. Cela correspond
à l’une des informations de fond que l’enquête rapporte : imbibés de la
conviction que le modernisme est la seule manière normale d’être au monde,
médias et politiques n’ont rien capté du phénomène.
Ne vous est-il jamais arrivé — quand il est question des valeurs fondamentales
auxquelles votre cheminement vous a finalement conduit — de vous sentir nié par
le monde alentour? C’est ce qui se produit, disent Ray et Anderson, quand on
passe à un type de culture résolument nouveau : l’ancien système, non seulement
ne comprend pas, mais ne voit carrément rien.
Cela dit, les intéressés eux-mêmes ne connaissent pas leur force non plus.
Interrogés sur le nombre de gens qui, à leur avis, partagent leurs valeurs et
leurs comportements, les “Créatifs Culturels” (CC, expression la moins
imparfaitement traduite de Cultural Creatives) se sous-estiment dramatiquement :
ils se croient, en moyenne, 5 % de la population alors qu’ils seraient cinq fois
plus nombreux, selon notamment l’institut de sondage American Lives (entre 1986
et 1999).
Qui sont les “Créatifs Culturels”?
Les CC sont des gens qui mettent en application quatre types de valeurs :
— implication personnelle dans la société par des engagements solidaires, locaux
et globaux, immédiats et à long terme;
— vision féminine des relations et des choses ;
— intégration de l’écologie, de l’alimentation bio, des méthodes naturelles de
santé ;
— importance du développement personnel, de l’introspection, des nouvelles
spiritualités.
Psychologiquement, les CC ont un point commun important : ils ne supportent plus
d’être divisés, coupés, en contradiction avec eux-mêmes — ce qui caractérise
d’ailleurs tout début de nouveau mouvement de société. Leurs mots clés sont :
cohérence, congruence, interaction, synergie. Que l’on puisse prôner le respect
des équilibres écologiques et ne pas en tenir compte dans sa propre vie
quotidienne leur est devenu insupportable. Sincèrement croire que seuls des
comportements plus solidaires pourraient sortir l’humanité de la catastrophe...
et ne pas s’engager soi-même dans ce sens les horripile. Quant à prêcher l’éveil
d’une vie intérieure et baratiner sur la spiritualité tout en continuant à se
comporter, au travail, dans la cité, chez soi, comme les générations précédentes
leur paraît grotesque. Dire ce que l’on fait, faire ce que l’on dit, c’est leur
devise, et l’enquête de Ray et Anderson montre, dans son suivi à long terme,
qu’il ne s’agit pas là de vains mots.
Analyse démographique...
Les CC se répartiraient en deux populations d’environ 23 millions d’adultes
chacune :
— Un noyau central dit “avancé”, préoccupé à la fois de justice sociale,
d’engagement écologique et de développement “psycho-spirituel” : pour ceux-là,
le sacré inclut d’emblée l’épanouissement individuel et la solidarité sociale et
politique (à 91 %, ils estiment très importants d’aider les autres) ;
— Une périphérie dite “écologiste”, qui aurait tendance à ne faire que
lentement, avec beaucoup de prudence, le lien entre l’engagement social et la
vie intérieure, ou entre l’écologie et la spiritualité (ce second groupe est de
15 % plus masculin que le premier).
Sociologiquement, on les trouve dans toutes les couches et tous les âges de la
population, même s’ils sont incontestablement : un peu plus cultivés que la
moyenne des Américains, légèrement plus riches et plus urbains. Seule
corrélation vraiment forte : 60 % sont des femmes (67 % pour le noyau “avancé”).
Par ailleurs, chaque année la part des 18-24 ans augmente. Pour les animateurs
de l’enquête, aucun doute : il s’agit là d’un nouveau courant fondamental de la
société occidentale.
L’un des premiers mérites du travail de Ray est de se replacer dans un contexte
sociologique et psychologique, avec une analyse des deux courants jusqu’ici
majeurs dans la société américaine, les “Modernistes” et les “Traditionalistes :
— Les Modernistes dominent actuellement le monde. Estimés à 48 % de la
population américaine (environ 93 millions d’adultes — chiffres de 1999). Ils
participent de la poussée lente et formidablement puissante qui, en cinq cents
ans, a créé le monde où nous vivons.
Eux qui furent considérés, vers 1750, du temps d’Adam Smith, comme des
“excentriques inoffensifs” sont devenus totalement dominants et désormais
dangereux. Leurs valeurs : gagner et posséder beaucoup d’argent ; gravir les
échelons de la réussite professionnelle ; être le plus libre possible ; avoir
beaucoup de choix (au travail et comme consommateur) ; être toujours au fait des
nouveautés ; participer au progrès économique et technologique de la nation ; se
divertir, notamment grâce aux médias, chacun à sa guise ; soigner son corps
comme une belle machine ; du marché soit à l’Etat-providence. Quelques-unes de
leurs idées types : Le temps c‘est de l’argent ; Analyser les choses en les
décomposant en différentes parties est le meilleur moyen de résoudre un problème
; ou encore, il est raisonnable de diviser sa vie en sphères distinctes et
séparées : le travail, la famille, les amis, l’amour, l’éducation, la politique,
la religion. Leurs rejets : à peu près toutes les valeurs et préoccupations des
indigènes, des ruraux, des Traditionnalistes, des New Age, des mystiques et des
religieux.
De leur côté, les Traditionalistes (24 % de la population, 46 millions
d’adultes) sont en réalité tous des néo-traditionalistes, des réactionnaires au
sens étymologique du mot, apparus de diverses réactions contre le modernisme, à
partir du XIV e siècle (aux États-Unis après la guerre de Sécession surtout). Se
référant sans cesse à un ancien temps idéal et essentiellement imaginaire, leurs
valeurs s’expriment dans des idées comme : Les patriarches devraient à nouveau
dominer la vie familiale ; les hommes et les femmes doivent s s’en tenir à leurs
rôles traditionnels. Ou encore, La protection des libertés individuelles et
civiques est m oins importante mite que` la lutte contre les comportements
immoraux
Bien sûr, ces schémas sont grossiers. Les modernistes en particulier, ne forment
pas un groupe compact. L’étude de Ray et Anderson les divise en quatre
sous-groupes : les Modernistes conservateurs Pragmatiques (8 % de la population,
soit 15 millions d’adultes), qui dirigent une bonne part du business mondial,
incarnent totalement l’American Way et en profitent le plus ; les Modernistes
conventionnels (12 00, 23 millions plus intellos que les premiers moins riches
plus cyniques, très individualistes ; les Laborieux (13 %, 25 millions), souvent
d’origine étrangère, qui veulent absolument croire au rêve américain, branchés à
fond sur la promotion sociale ; enfin les Modernistes aliénés (15 %, 29
millions), nettement plus modestes, employés ou ouvriers, menacés par toute
crise, souvent amers ou en colère. Dans l’ensemble, ils travaillent de plus en
plus, au bord de l’asphyxie : pour les même salaires, huit semaines de travail
en plus par an entre 1969 et 1999 !
Quant aux Traditionalistes, ils ne sont pas forcément aussi épouvantables que le
laissent supposer leurs slogans vengeurs — leur sens de la solidarité est
souvent plus fort que celui des Modernistes (les ouvriers catholiques
conservateurs peuvent s’avérer bien plus généreux que les bourgeois libéraux).
Les Créatifs Culturels, eux, refusent de choisir pour l’un ou l’autre de ces
deux camps. S’ils se sentent les enfants des modernistes — et pas des
traditionalistes réactionnaires —, ils savent que l’évolution ne s’est jamais
effectuée en faisant table rase du passé, mais en intégrant l’intelligence
combinée des stades précédents. L’idée de “métissage culturel” à travers
l’espace et le temps — nous reliant aux autres sociétés, notamment aux cultures
primordiales vivant encore en symbiose avec la nature — leur est chère, alors
qu’elle révulse les réacs et fait sourire les modernes.
D’où sortent-ils?
La genèse des Créatifs Culturels n’a rien de mystérieux. Leur émergence semble
cependant avoir traversé une sorte de tunnel d’une vingtaine d’années — de la
fin des années 70 à la fin des années 90 — au cours desquelles, notamment du
fait de la chute de l’empire soviétique, le modernisme s’est cru autorisé à
caracoler, comme s’il n’existait désormais plus que lui, face à quelques poches
traditionalistes en voie d’extinction. C’était oublier que les humains ne sont
pas forcément amnésiques et qu’un ensemble de mouvements apparus dans les années
60 avaient laissé des germes puissants dans la conscience collective.
L’émergence des Créatifs Culturels montre en effet de façon claire une
convergence irrésistible entre les “descendants” des mouvements :
— pour les droits civiques,
— féministes,
— de soutien aux peuples colonisés,
— pacifistes,
— écologistes,
— pour l’éveil de la conscience,
— de psychothérapie humaniste.
Il est impossible de donner ici né serait-ce qu’un résumé dés innombrables
informations apportées par Paul Ray et Sherry Ruth Anderson dans leur étude.
Particulièrement surprenante (du moins pour nous, Européens, qui ne pouvons nous
empêcher dé caricaturer lés Américains, surtout après l’arrogante décision de
leurs gouvernants de ne pas signer les traités anti-pollution), est la lucidité
dés CC vis-à-vis :
— des médias (généralement reconnus comme tellement imbibés d’idéologie
moderniste qu’ils né se rendent même plus compté qu’ils intoxiquent autant
qu’ils informent) ;
— des leurres de la pub et de la société de consommation, qui ont fini par tout
chosifier en spectacle ;
— des manipulations dés grands groupes économiques, qui sabotent les
alternatives économiques “douces” (on lira le cas exemplaire de l’hypercar,
voiture écologique à hydrogène) ou qui, plus pervers, sponsorisent des actions
écologique ou d’éveil de conscience psychosomatique, alors qu’ils sont par
ailleurs, sous des biais plus importants, d’énormes pollueurs, assassins de
biodiversité et pourvoyeurs en cancers de toutes sortes (dés cas précis sont
cités, cibles par exemple du mouvement dés femmes ayant souffert d’un cancer du
sein).
Le ressort spirituel des Créatifs Culturels
Essentielle à ceux que l’enquête présente comme les plus dynamiques du
mouvement, l’approché spirituelle est certainement la plus difficile à intégrer
dans la grille moderniste dés médias et dés politiques. Pourtant, s’il a fallu
vingt ans pour que les mouvements contre la guerre” deviennent dés mouvements
“pour la paix”, ou les mouvements “anti-mecs” dés mouvements “pour de nouvelles
relations hommes/femmes”, c’est que le catalyseur dé ces métamorphosés est très
souvent venu de la spiritualité et de la psychologie humaniste, dont
l’intégration né peut se faire que lentement.
"En effet, écrivent Ray et Anderson, il faut beaucoup dé temps pour bien saisir
la substance de l’enseignement dés mouvements d’éveil de la conscience.
On peut se mettre à de nouvelles idées, s’initier à de nouvelles techniques ou
se trouver un nouveau hobby en quelques semaines, mais il faut dés années, voire
dés décennies pour se changer soi-même [...]. Quand on met côte à côte la
popularité croissante d’un mouvement et la lenteur dé son cycle d’apprentissage,
il est facile de s’arrêter uniquement aux excès de la vulgarisation, de la
spiritualité “syncrétique” et de la psychologie de comptoir dont certains médias
adorent se gausser. Mais confondre ainsi la surfacé du mouvement et sa substance
profonde est une erreur. Si l’on veut vraiment comprendre ce qui se passe, il
est nécessaire de bien faire la différence entre la masse croissante dé ceux qui
sont à la recherché de nouvelles sensations, d’un parfum nouveau pour leur vie
d’une part, et d’autre part les adeptes de longue date, qui ont “ à appris petit
à petit à vivre une vie “authentique , a profondément transformer leur existence
en fonction dé ce qu’ils ont appris. Les deux ensembles ont grandi durant ces
quarante dernières années, mais ce sont surtout les débutants qui sont lés plus
visibles, avec leur population en perpétuelle croissance."
Et maintenant?
La grande faiblesse des CC, aux yeux de Paul Ray et Sherry Ruth Anderson : leur
manque de conscience d’eux-mêmes en tant que groupé. Vu qu’il s’agit dés
personnes lés plus dynamiques et les plus innovantes du pays... c’est qu’il y a
un léger problème ! D’où le désir irrésistible dés deux auteurs (qui quittent
alors délibérément leur statut d’observateurs pour devenir acteurs) d’inviter
les CC à pérenniser leurs efforts en passant au stade institutionnel — avec une
chance de convaincre, du coup, de larges rangs modernistes, voire
traditionalistes.
Seulement voilà : institutionnaliser dés créateurs, n’est-ce pas contradictoire
? Conscients du hiatus, Ray et Anderson imaginent néanmoins toutes sortes de
concrétisations possibles de l’univers CC : dés écoles, dés universités, dés
centres ouverts aux gamins dés rués, des réseaux connectés à la planète
entière... leur livre fourmille dé suggestions.
“ L’émergence des Créatifs Culturels ” de H. Ray et S. Anderson, Editions
Yves Michel
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