Art et droits de l'Homme / motivations et enjeux
Traces de vie : colloque du 26 avril 2002
Art et droits de l'Homme / motivations et enjeux
Intervenants : Bernard Foccroulle, musicien, directeur de l'Opéra royal de la
Monnaie, fondateur de Culture et Démocratie ; Jean-Yves Carlier, professeur à la
Faculté de Droit, UCL ; Frie Leysen, directrice du KunstenFestival des Arts ;
Juan d'Oultremont, artiste ; Fernando Alvim, artiste plasticien, Angola ; Hugo
René Léon Morales, artiste plasticien, Chili ; Daniel Vander Gucht, professeur
de sociologie de l'art, ULB ; Philippe Housiaux, agence de communication
Dialogic ; Universal Embassy ; Claude Lorent ; Georges Vercheval, président de
Culture et Démocratie, rapporteur ; Dan Van Raemdonck, président de la Ligue des
Droits de l'Homme, modérateur, et quelque 130 participants.
D'entrée de jeu, Dan Van Raemdonck, modérateur, indique l’importance
des droits culturels et de la place de l’art dans une organisation sociale et
pose la question fondamentale de la fonction de l’art. Quel rôle a-t-il à jouer
dans notre société ?
Quel est le rôle de l’artiste et quel est celui des droits de l’homme dans le
combat de la liberté d’expression de l’artiste et celui de l’artiste dans le
combat des droits de l’homme ?
Bernard Foccroulle souligne les contradictions entre l'engagement de
l'artiste et l'indispensable autonomie du créateur et donne en exemple le rôle
de
l'artiste témoin de son temps dont l'œuvre peut être un moteur de l’histoire. Il
cite le chef d'orchestre Kurt Mazure pour les manifestations pacifistes de 1990
à Leipzig, en RDA, l'écrivain Waclav Havel à Prague, et le rôle historique des
intellectuels résistant au régime depuis l’intervention soviétique de 1968. Il
cite encore l'Algérie où les journalistes, enseignants, artistes sont parmi les
cibles privilégiées des attentats, le mouvement des sans-papiers à Paris et
Bruxelles, et l'action des artistes et intellectuels contre l'émergence de l’extrême-droite
et des mouvement anti-démocratiques en Europe.
Prises de parole, prises de position, voire intervention dans l’action, ces
artistes sortent de leur rôle habituel. Bernard Foccroulle questionne:
pouvons-nous comprendre la Russie du 20ème siècle sans Maïakovski, sans
Soljenitsyne, la guerre d’Espagne sans Guernica, la Belgique profonde sans «
Borinage » d’Henri Storck, sans « Striptease » et sans le travail des frères
Dardenne ? L'artiste est une caisse de résonance. Mais l’artiste a besoin de
liberté et d’autonomie. L'art peut être fragilisé par l'instrumentalisation de
l’artiste dont la liberté et l'autonomie n'est pas acquise. D’abord en raison de
l’absence de statut des artistes. Notre liberté n’est pas sans limites. D'autre
part, la censure existe. Il y a eu d’énormes pressions pour empêcher la
présentation de « Rwanda 94 » dans le cadre de Bruxelles 2000 ! Certaines
contraintes sont intolérables dans une démocratie.
Tout art véritable va au-delà du fonctionnel : La beauté des cathédrales
transcende leur fonction. Bernard Foccroulle questionne: avons-nous besoin
d’artistes engagés ? Le travail d’un artiste consciemment engagé qui veut créer
une relation organique forte entre ses convictions et son art est-il plus
démocratique que celui d’un autre, qui ne se sent ni concerné ni engagé, ou qui
a des convictions que nous considérerions comme peu reluisantes ou incorrectes ?
Que faire de Richard Wagner dont la vie, les propos et l’œuvre témoignent de
conceptions antisémites inacceptables ? Pierre Mertens a écrit l’un de ses plus
beaux livres autour de l’œuvre de Gottfried Benn, poète allemand de la première
moitié du 20ème siècle, compromis avec le régime nazi mais d’une indéniable
qualité artistique. Faut-il séparer l’art et l’idéologie, comme nous avons été
amenés à le faire entre l’Eglise et l’Etat ? Comment gérer la tension qui existe
entre l’identité, le goût, le travail de certains artistes et les attentes et
besoins de la majorité de nos contemporains.
Enfin, il relève la contradiction importante entre l'accès potentiel à toutes
les formes culturelles et l’accès réel à l’ensemble du patrimoine culturel,
insuffisant, d'une majorité de nos contemporains. La question des droits
culturels est la colonne vertébrale de notre réflexion. Une culture démocratique
devrait comporter :
La liberté d’expression et de création. Celle-ci est évidente.
La liberté d’interprétation. Un peu moins évidente. J’aime cette phrase de
l’écrivaine française Danielle Sallenave : « Lire un livre, c’est achever de
l’écrire ». Ce qui veut dire que lire un livre c’est lui donner sens. C’est une
belle manière de décrire le potentiel démocratique de l’art, qui nous attend
pour prendre tout son sens.
Une culture démocratique a un besoin impérieux de débats, de rencontres, de
confrontations à tous les échelons de la société, de l’école au Parlement en
passant par les médias, la vie associative.
La question des droits culturels, déjà évoquée.
La possibilité d’articuler l’art et le réel, l’imaginaire et le vécu. Anvers 93
avait lancé une formule provocante : « l’art peut-il changer le monde ? ».
Les droits culturels se fondent sur la participation active et créative de
tous. Culture et Démocratie initie un programme intitulé « Culture(s) pour tous
», (le terme n’est peut être pas le bon : ce devrait être culture pour tous, par
tous, de tous, avec tous…) Comment exprimer ce besoin qui ne correspond ni à
l’ancienne notion de démocratisation culturelle aux relents paternalistes ni à
la notion qui lui est opposée de démocratie culturelle ? Ces droits s’expriment
par une plus large participation, dans la Zinneke Parade jusqu’aux formes
pointues de la culture contemporaine.
La dimension multiculturelle de nos villes et de nos communautés est un défi
majeur. Nous sommes dans la préhistoire. La dimension de reconnaissance de
l’autre dans son identité et sa culture manque aux instruments culturels que
sont nos institutions. Frie Leysen avec son KunstenFestivaldesArts et un certain
nombre de lieux moins institutionnels me semblent plus avancés sur ces
questions. Dans nos musées, palais des beaux-arts, théâtres, opéras, nous avons
du mal à rendre compte d’une situation qui n’a rien à voir avec celle qui
prévalait au moment où ils ont été fondés.
Nous sommes confrontés à la difficulté de vivre les différences entre nos
racines culturelles et celles des autres. Des cultures fascinantes disparaissent
dans une mondialisation mercantile. Allons-nous, dans la foulée du 11 septembre,
vers un choc des cultures et des civilisations, dont certains rêvent ?
L’humanité ne s'en relèverait pas.
Devant les déclarations d'un chef d’Etat, Berlusconi, qui affirme que notre
civilisation est supérieure, et d'un philosophe, Comte-Sponville qui la dit
supérieure parce qu’elle est démocratique, Bernard Foccroulle questionne : n’y
a-t-il pas confusion ? En quoi l’expression artistique d’une société non
démocratique serait-elle inférieure à une autre ? Alors que l’on peut poser la
question de l’universalité des droits de l’Homme.
J’ai le sentiment que nous sommes confrontés à une « mutation radicale », à une
« révolution culturelle ». La notion de révolution culturelle, sous la forme
qu'elle a pu prendre en Chine, fait frémir. Mais un débat démocratique est
indispensable. Il doit associer les mondes culturel, politique, associatif, la
société civile dans son ensemble afin de préciser les enjeux, les objectifs, les
moyens, les instruments d’une véritable politique démocratique.
Jean-Yves Carlier, en tant que juriste, choisit de plaider l’affaire
"art contre droits de l’Homme", considérant l'individualisme des artistes et la
nouvelle forme de religion que seraient les droits de l'Homme. Le point de
conjugaison le plus pertinent entre l’art et les droits de l’Homme est simpliste
mais fondamental : art et droits de l’Homme sont faits par les hommes et pour
les hommes.
L’art contre les droits de l’Homme. Sans langage commun, l’individualisme de
l’artiste s’affirme de plus en plus fortement. Or, le droit est a priori
totalement à l’opposé. Le droit crée des règles pour la vie en société, trouve
ce qui est commun. L’art n’est plus dans la norme, or le droit reste
l’expression de la norme.
Les droits de l’Homme contre l’art. Le risque, à l’inverse, est que les droits
de l’Homme entendent régenter l’art et les artistes. Les droits de l’Homme
protègent mal les artistes et la liberté de l’art. La Charte européenne des
droits de l’Homme est pauvre à cet égard. Les droits de l’Homme peuvent devenir
une sorte de religion, de pensée politiquement correcte. Les droits de l’Homme
peuvent-ils rappeler l'artiste à l’ordre, le réprimer, voire lui supprimer sa
liberté d’expression ?
Conjugaison entre l’art et les droits de l’Homme. L’artiste est celui qui
dépasse sa particularité, son individualité pour parler aux autres à travers son
œuvre. Les droits de l’Homme doivent être comme l’art en perpétuelle évolution.
Et les juristes doivent accepter que les droits de l’Homme soient à la fois un
objectif et un moyen. L’objectif de dignité humaine qu’il y a dans les textes ne
sera jamais atteint car il sera toujours plus loin. Il faut accepter que les
droits de l’Homme soient en construction permanente comme l'est la lecture d’une
œuvre. Notre lecture de l’art est tout aussi importante que sa production. Et la
lecture que l’on fait des droits de l’Homme est tout aussi importante que le
texte tant que tel. Les droits de l’Homme, tout comme l’art, sont des
instruments vivants, qui évoluent dans le temps et dans l’espace. Ils sont créés
pour les hommes et par les hommes. A nous de leur donner leur sens.
Débat
Au cours du premier débat, Marcel De Munnynck, initiateur de la Zinneke
Parade, affirme les aspirations humanistes qui font la culture. Nous partageons,
à travers les droits de l’homme, la justice sociale. Les projets culturels et
artistiques s’inscrivent dans leur temps et combattent la violence. Comment
pratiquer la démocratie par la culture et l’art de façon démocratique? Zinneke
est un espace où ces différentes pratiques se rencontrent, venant de milieux
culturels différents. Avec ceux qui sont installés chez nous depuis peu, nous
travaillons sur le plan de l’inconscient collectif.
Comment analyser le rôle de l’artiste dans la conscientisation ? Pour témoigner
du non respect des droits de l’Homme, la presse joue son rôle : reportages et
illustrations. Au contraire, le rôle des artistes est de faire émerger les
sentiments. Daniela Pisoio ( ?), interpelle Jean-Yves Carlier : dans le
cadre démocratique de la liberté de l’art, quelle est la responsabilité de
l’artiste lorsqu’il s’agit d’œuvres qui sont des incitations à la violence
raciale ou à d’autres idées non démocratiques ? Pour Jean-Yves Carlier,
la question de la responsabilité de l’artiste touche aux frontières. Le risque
d'une opposition forte entre droits de l’Homme et art est bien présent et l'on
pourra dire à l'artiste, au nom des droits de l’Homme que "cela ne va pas", que
l'oeuvre incite à la haine raciale. Et des œuvres pourront être interdites si
elles sont considérées comme obscènes. Le problème est de savoir si les droits
de l’Homme ne deviennent pas une pensée dominante qui, à un moment donné, irait
à l’encontre de la liberté d’expression de l’artiste. Il n’y a pas de réponse
absolue. S'il faut attirer l’attention de l’artiste sur les conséquences de son
œuvre, autre chose est de la condamner. Si c’est le cas il faut le faire avec
mesure, en appréciant la réalité du danger. Dan Van Raemdonck : Un
artiste serait-il moins condamnable qu’un autre citoyen ? Jean-Yves Carlier
analyse alors la différence entre l’interprétation de l’œuvre par celui qui la
reçoit et l’interprétation publique qu'en ferait l’artiste lui-même. Si son
discours est un appel à la haine raciale, revendiqué comme tel, il peut y avoir
condamnation. Si l'œuvre est interprétée contrairement au vœu de l'artiste, je
serais d’une excessive prudence. S’il ne s’exprime pas, l’interprète, c’est
vous…Bernard Foccroulle : une chose est de condamner une oeuvre, une
autre est, pour un responsable culturel, de la programmer. Certains artistes
s’expriment dans des termes de type néofacistes mais sont d’excellents artistes.
Faut-il les boycotter ? Ce n’est pas simple. Alexandre Poncelet : la
liberté d’expression comprend-elle la liberté de se dire artiste ? Bernard
Foccroulle : chacun a la liberté de se proclamer artiste. Mais le dire ne
suffit pas. Cela dépend du regard et de l’écoute de l'autre. Boes Boukris
: Art engagé = ghettoïsation. Il y a deux façon d’assassiner un artiste : lui
ôter la vie, ou la parole. Dans les mauvaises démocraties, il n’y a pas de
comité de censure mais une machinerie qui fonctionne tout comme. Par rapport à
le Pen et à ses crânes rasés, il y a quelque chose de plus dangereux ! Ce sont
les esprits rasés ! Il y en a beaucoup et ça ne se voit pas ! Michael Vander
Velken : notre démocratie est basée sur une gestion économique et
financière. La culture est l'expression de ce qui va et ne va pas, une
référence, un phare sur une mer houleuse. Le problème chez nous, c'est qu'il n’y
a pas de moyens, sauf pour des "grands" projets qui transforment la culture en
objet de consommation ! C’est un danger dans une société dite multiculturelle
mais qui est en fait interculturelle. Les droits de l’Homme, c’est comme l’art,
ce n’est jamais acquis. Simon du Chastel revient au « je » et au « nous
». Je pars du « je » de l’artiste, qui a un regard sur le monde et un langage
adéquat, honnête et renouvelé. Il n’accroche pas s'il utilise un langage usé.
Comment ce « je » passe-t-il à l’universel ? Le « je » conduit au vedettariat.
Lors de manifestations ou prises de positions, on cherche la présence ou la
signature de ces vedettes. Le sont-ils légitimement ? Oui, s'ils ont un
potentiel spirituel. Bernard Foccroulle dit ne pas opposer l’artiste qui
dit « je », aux droits de l’Homme qui disent « nous ». Dans le « je » de
l’artiste, il y a une capacité à traduire le « nous ». Je suis touché par des
ouvrages qui concernent des cultures qui ne sont pas miennes. Plus ces écrivains
parviennent à dire "je", plus je suis touché !
Frie Leysen, en tant que directrice du KunstenFestivaldesArts, nous
parle de ce projet bicommunautaire lancé en 1994 dans un contexte européen
d'intolérance, de nationalisme et de racisme. Monter un festival artistique est
un acte politique en soi. A Bruxelles, c'est un choix délibéré. Le festival est
international, interdisciplinaire et contemporain. Nous recherchons des artistes
qui revendiquent une autonomie et une liberté, qui expriment une vision de leur
société et leur vision du monde. Ils travaillent de manière critique, en marge
des institutions, et sont souvent considérés comme dissidents. Frie Leysen
constate que les pays totalitaires défendent surtout le folklore et la danse,
qui s’exportent bien. Le théâtre est la discipline qui "fait le plus mal". La
parole est directe et heurte plus durement. Il est dangereux d’interpréter des
œuvres de cultures non-européenne en projetant nos propres idées de société,
dans le but de confirmer notre vision de la politique et de la démocratie. Il
est facile de voir le manque de liberté en Chine ou ailleurs. Il est moins
évident de le constater ici. Je pense au spectacle « Rwanda 94 » qui a suscité
des refus. Je pense à un Ministre qui m’a dit : « Toi, tu dois te taire parce
que je te donne de l’argent". Je lui ai répondu "je pensais que vous me donniez
de l’argent pour que je puisse mieux vous attaquer ! Si on n’est plus d’accord
là-dessus, vous pouvez garder votre argent ! » Par une forme de consensus, les
acteurs et artistes sont trop souvent complices des censures politiques. Notre
société a créé de belles formes d’autocensure.
Juan d’Oultremont : J'ai un malaise quant au caractère incestueux
d'artistes qui posent des questions et développent des intuitions difficile à
partager avec le plus grand nombre, nous dit Juan d'Oultremont qui ne croit pas
à l’art engagé et pense que « l’art c’est être là où on ne vous attend pas et
faire ce que personne ne vous demande de faire ». Un peu comme si en ce début de
21ème siècle, où le geste gratuit a disparu, l’art restait le dernier bastion de
résistance.
La fonction première de l'art n'est pas de défendre quoi que ce soit, ni les
droits de l’Homme en particulier. Les arts plastiques contemporains confortent
son hypothèse: la peinture s'est mise au service des puissants plutôt qu’au
service des opprimés, à l’inverse de la littérature, du cinéma ou du théâtre.
L’art est un engagement en soi, il suppose un investissement total et se
justifie en tant que tel. C’est un des critères. Si des artistes nous touchent,
c’est parce que leurs propos ne sont pas directs. Juan d'Oultremont insiste sur
le fait que l’œuvre d’art n’est pas un objet mais un sujet. L'art contemporain
impose une position d’acteur, une exigence pour celui qui le regarde. Il attise
notre sens critique. Face à l'œuvre, il faut se poser des questions de
dynamisme, de mobilité, plutôt que des questions formelles ou de pure
esthétique.
Certaines œuvres actuelles, de caractère pop ou ludique, a priori éloignées de
l'étiquette "art engagé", gardent toute leur pertinence en nous obligeant à
évacuer nos points de repère, à prendre position. Le renouvellement et la
diversité du vocabulaire plastique obligent les intervenants, créateur ou
spectateur, à réinventer le monde.
Débat
Dominique Rammaert : on est engagé avec la matière que l'on travaille. On
est en quête de ce qu'elle va donner, de la manière dont elle va se transformer,
nous transformer, et transformer les autres. Comme chef d'orchestre, je me suis
engagé au niveau des droits de l’homme, sur le terrain pendant 10 ans avec ATD
Quart-Monde. La pauvreté est un affront insupportable. C’est l'exclusion de tous
les droits, dont le droit à la culture, indissociable des droits de l'Homme.
André Soupart : il y a le jeu infini de l’artiste et le combat infini pour
les droits de l’homme. L'artiste ne peut être engagé dans la politique ou par
rapport à l'événement que dans la mesure où cela fait partie de ses
préoccupations. Comme disait Rilke : « ne vivez que vos questions ». Il y a des
choses dont on parle peu dans notre société de profit, de la valeur de
l’exemple. L’artiste est-il un phare dans la société ? Nos hommes politiques
sont-ils des exemples ? Pendant les élections présidentielles en France, on a
parlé d’insécurité, jamais de l’éducation... Il est pourtant important de se
battre pour l'éducation. Sur ce plan, les artistes ont beaucoup à dire !
Dominique Henssens : Un spectacle, c’est sur une scène, qui implique un
public. Ce qui m'amène à dire à Juan d’Oultremont qu’une œuvre d’art a aussi un
statut d’objet. La scène et l’espace public existent et cela me permet de poser
la question de l’espace de représentation. Le problème avec l’art contemporain,
c’est le manque de recul. On glisse sur les mots art et artiste. L’artiste peut
être au service de son art. C'est l'espace de représentation. Sinon, nous sommes
tous quelque part des artistes. Pourquoi parle-t-on d’œuvre ? Parce que l’œuvre
a son propre circuit, bien sûr dans un rapport étroit avec son créateur et dans
le rapport qu'elle entretien avec les autres artistes jusqu'aux lieux de
diffusion. L'espace public, c’est chacun de nous. Tous ces maillons font ce que
l'on appelle la culture. Pour Paul Gonze, un artiste est un fabricant de
questions. Or, l'artiste engagé croit pouvoir apporter des réponses. Par là-même,
il perd une partie de sa dimension artistique. Si l’on propose une image idéale
de l'individu, on nie le droit de chacun.
Il est important - c’est tout le problème de la censure, de la liberté
d’expression –d’accorder une pleine confiance à l’autre, en tant que personne
spécifique. Je ne crois pas que l'on puisse censurer les écrits de Céline. Il
faut permettre à l'individu de se positionner de manière adéquate par rapport à
l'œuvre et de tracer son propre chemin. La priorité de l’artiste est de se
mettre en question en permanence et de refuser d'être ce que la société attend
de lui. Thierry Gonze s'étonne des interventions qui visent à
déresponsabiliser l’artiste ! L'artiste responsable dans la société serait tout
à fait scindé de son être artistique ! En fait, il est responsable comme
n’importe quel citoyen et ne peut s’exprimer que dans la mesure où il jouit
d’une exposition médiatique. Je ne suis pas le seul à penser que la
responsabilité de l’artiste est au cœur de l’acte artistique et n’a rien à voir
ni avec son exposition médiatique ni avec sa position dans les appareils d’Etat.
Eric Hemeleers : L’artiste doit être conscient de ce que sa fonction
créatrice débouche sur une réflexion, donc sur des modifications ou
améliorations du système. Les droits de l’homme sont une création de l’homme.
Nous avons la liberté de les accepter ou non. Nous vivons en société, il faut
accepter des règles de bases. Simon du Chastel, interpellant Jean-Yves
Carlier, se demande si une autre limite à ne pas franchir pour les droits de
l’homme ne serait pas l’obscénité très présente dans l'art actuel. Pour Moes
Bouhkris, homme de théâtre d’origine tunisienne, l'individualité est fertile
si elle est réceptive à ce qui l'entoure. Il y a des créations porteuses de
valeurs démocratiques et des créations utilisées à des fins non-démocratiques ou
récupérées par des politiques. Bernard Foccroulle a parlé de culture pour tous
et par tous. On est ensemble à partir du moment où l’on reconnaît l’autre. On a
évoqué le choc des cultures. Ce problème est plus aigu depuis le 11 septembre.
Pour éviter le choc, il est essentiel de reconnaître l’autre, d’encourager le
dialogue. Les institutions sont le lien entre le créateur et le pouvoir et c’est
par elles que passe la création. Si elles n’assument pas ce rôle, nous allons
vers un choc des cultures et un bunker culturel. Bernard Foccroulle, en
réponse à Frie Leysen et Juan d'Oultremont, ne croit pas que la question art et
droits de l’Homme, art et société ou art et démocratie se situent uniquement
dans le domaine du « je » comme expression de l’individu mais dans le passage du
« je » au « nous ». Pour une institution, opérer un acte de médiation, choisir
ou refuser une œuvre, amener un public à sa rencontre, est difficile car cela
consiste à mettre en phases ces « je » artistiques dont nous percevons la force,
l’identité et l’irréductibilité, et à les mettre en rapport avec le « nous » ;
nous et les autres nous. L’engagement provient du rapport du « je » et du « nous
». Paul Gonze a dit que "l’artiste engagé c'est celui qui va au-delà de la
question qui aborde la réponse". On peut le formuler autrement, l’artiste engagé
étant celui qui ne se contente pas de son œuvre, mais qui va un pas plus loin, à
la rencontre du nous. Juan d’Oultremont : Le programme du
KunstenFestivaldesArts nous oblige à être acteurs. C’est le type d'événement où
l'on ne peut être simplement face à des objets ou des produits culturels. On
doit faire fonctionner son intuition, ses références et faire des choix, donc
prendre des risques. C’est en cela que je verrais le fait d’être engagé.
L’artiste n’est pas détenteur d'un modèle à suivre. Jean-Yves Carlier :
L’artiste n’a aucune obligation d’engagement. C’est lui qui décide. Sinon on en
arrive à une dictature de l’engagement, aujourd’hui pour les droits de l’Homme,
hier pour une autre cause. Le rôle de l’artiste est de poser des questions à
partir de ses propres questions.
Par rapport à l'obscénité et à la censure d'une œuvre portant atteinte à la
dignité humaine, a priori j’ai tendance à dire non, compte tenu du contexte.
Nous sommes dans une exposition d’art contemporain. Personne ne vous contraint
d'y aller. Chacun a le droit d'apprécier. C’est moins gênant que certains
programmes de télévisions auxquels sont confrontés des enfants ! Il ne faut pas
opposer art et droits de l’Homme mais il y a entre eux un point de conjonction
essentiel qui est l’interrogation posée à la fois par l’artiste et par la
personne qui travaille en matière des droits de l’Homme et de faire de cela une
construction permanente, des questions pour réinventer le monde ! Dan Van
Raemdonck questionne Frie Leysen à propos des multiples lectures d'une
œuvre. Frie Leysen : Il est dangereux de transposer des œuvres d’art dans
un autre contexte. Il y a une sorte d’arrogance européenne qui se permet de lire
des œuvres sans en connaître le contexte. Une autre forme d’arrogance est de ne
pas prendre la peine de parler aux artistes. Elle sous-tend que notre point de
vue est supérieur.
Fernando Alvim, artiste plasticien d'origine angolaise qui se définit
comme Détecteur de mensonge, nous dit que si la société veut donner une place à
l’artiste, elle doit s'en donner les moyens ! Lorsque le système politique,
économique et social va mal, l’artiste est prié de s’engager. En fait, l’artiste
occupe une place privilégiée, lourde à porter, mais qui lui permet de réagir. Il
ne vit pas sur une île déserte, il a des devoirs, qui contrebalancent ses droits
d’homme et cristallisent une première idée de réponse par rapport à son
engagement.
Paradoxalement, en Angola, pays marqué par dix années de guerre et dirigé par un
parti unique, l'artiste bénéficie d’une grande liberté. Cette situation
s’explique, selon Alvim, par une différence dans l'utilisation de la culture.
Est-ce une forme de domination? Une référence première ? Les penseurs de l’art
contemporain ont énoncé un discours criminel, selon lequel l’art contemporain en
Afrique n’existerait pas, alors qu'il suscite un intérêt énorme ! Certains ont
même déclaré, en Allemagne, que l’art non-occidental était inférieur... Le
problème réside en ce que l’histoire de l’art africain a été écrite par des
européens.
A propos des politiques culturelles belges, et en déplaçant le concept de
démocratie au sein de la société culturelle artistique, nous constatons que
beaucoup de décisions vont à l’encontre des valeurs citoyennes démocratiques.
Les politiques culturelles ne sont pas aussi libres et tolérantes qu’elles
paraissent. Sinon, pourquoi y aurait-il un système de gestion culturelle? Et
pourquoi un directeur de musée jouirait-il d’un mandat de vingt ans, au lieu de
quatre ou six, comme un homme politique? Des projets plus intéressants seraient
développés au sein du milieu culturel si une autre dynamique était mise en
place. Il en va de même pour la distribution des fonds publics.
Hugo René Léon Morales, artiste plasticien chilien, témoin de la
dictature de Pinochet, met en lumière le phénomène de complicité apparente entre
le milieu artistique et le monde politique. Artiste engagé au Chili sous la
dictature jusqu'en 1983, il a pu développer une œuvre critique sans subir de
sanction de l’Etat ! Une contradiction insupportable qui le pousse aujourd'hui à
se poser la question : Où est le droit ? Ni son engagement humain, ni sa
démarche artistique n’ont été remises en question, alors que d’autres étaient
emprisonnés pour des activités et des critiques équivalentes. Les arts
plastiques ne présentaient-ils qu'un danger mineur pour le régime ? Léon Morales
questionne les artistes européens. Que font-ils pour le monde ? Est-ce à
l'intellectuel, à l’artiste dans son atelier, préoccupé de son art, de répondre
à ces questions ? Ou aux hommes politiques, aux décideurs ? Des questions
lourdes de sens. Il faut que chacun soit clair dans sa démarche citoyenne.
D'autre part, Léon Morales montre du doigt l’absence de tout enseignement des
arts plastiques au sein du système éducatif belge. Au Chili, les élèves ont
l’obligation de suivre quatre heures de cours d’arts par semaine. En Belgique,
les enfants n’ont pas ce droit à la créativité. Les enseignants n'y sont ni
préparés, ni sensibilisés.
Débat
Marie-Thérèse Destercke, Fernando Alvim et Hugo René Léon Morales ont
posé la question majeure de la place des plasticiens qui auraient droit à un
statut minimum, avec des droits sociaux, des chances de survivre. Notre société
civile et politique n’a pas encore permis de les reconnaître, alors que l'on
veut en faire des messagers. Il n’y a pas de place pour les Arts plastiques dans
l’enseignement et bien peu d’éveil et de formation aux droits de l’Homme au sein
de nos outils culturels. Alors que ce serait une garantie pour une véritable
autonomie.
Daniel Vander Gucht. de la nécessité de l’utopie. L’histoire nous
apprend qu’au nom de la culture, il est possible d’asservir, de mépriser, de
coloniser l’autre, de cultiver les formes les plus extrêmes de nationalisme ou
d’élitisme. Le droit à la différence culturelle est un facteur social et
culturel d’intégration. Il peut être détourné et devenir une justification de
discrimination ethnique. L’art n’échappe pas à cette instrumentalisation
politique. Il faut rappeler que la culture renvoie à un projet philosophique
indissociable d’un combat politique ancré dans l’humanisme des Lumières.
Autrement dit, il s’agit d’une conception, d’un projet, d’un combat s’inspirant
de cette belle idée que l’identité n’existe pas sans la reconnaissance de
l’intégrité, chez l’autre comme chez soi, que la liberté n’est pas donnée mais
qu’elle est conquise contre les préjugés qui nous aveuglent et que le progrès ne
vaut que s’il est partagé et que s’il peut nous rendre meilleurs.
La culture, c’est à dire la participation par l’accès au savoir, est un
projet d’émancipation spirituelle. Elle confère à l’individu sa place dans la
société, dans la communauté, dans l’histoire, en même temps qu’elle lui fait
prendre conscience de l’inévitable part de relativité, d’arbitraire, de
contingence de son destin. Elle met en relation l'expérience individuelle et les
enjeux collectifs de la communauté, de la société que nous contribuons à
construire, de l’Histoire que nous façonnons. C'est une merveilleuse façon de
s’exercer à la vie, de rencontrer l’autre.
Dans une société qui nous fait croire que la culture se consomme et que le
politique se regarde comme un spectacle, cette expérience ne peut se faire par
procuration, ce qui en fait le prix et la difficulté ! La participation
culturelle s’oppose à cette conception passive, consumériste de la culture.
C’est la meilleure garantie de citoyenneté politique car elle assure
l’intégration, la reconnaissance et la solidarité. Dans ce projet, l’art
représente la part d'utopie indispensable tant pour l’individu que pour la
collectivité, non pas une utopie messianique mais une utopie à vivre, un pari
sur un devenir à imaginer, à rêver, à construire. La seule règle est la loi de
la contagion ! Aragon l’appelait « la pédagogie de l’enthousiasme ». Elle peut
se mettre en place avec une grande économie de moyens. L’essentiel est de placer
les amorces !
Philippe Housiaux. La Démocratie, tout un art ! Philippe Housiaux est
persuadé que communiquer l'art et les droits de l'Homme est un art en soi, à
condition d'accepter la démocratie comme un art de vivre, (…) que le
communicateur peut mettre en œuvre des rapports réels entre créateurs, public,
entreprise, pouvoirs publics et groupes constitués, au service de l'art et de la
démocratie. (…) Il y a onze ans, alors que le Vlaams Blok infiltrait le
Parlement, s’est déroulé un événement mondial : les 2500 ans de la démocratie !
Citoyens et communicateurs, nous avons mis en avant le thème : " La démocratie,
c’est notre extrémisme à nous ! " En avons-nous fait assez pour que la
démocratie reste vivace et présente ? Il faut mobiliser nos énergies
individuelles, en permanence, dynamiser nos collectivités et associations, nous
souvenir et nourrir la démocratie. Nous aurions pu célébrer autrement cet
anniversaire des 2500 ans, comme un cadeau béni des dieux... Nous ne l’avons pas
fait. Ce qui est en train de se produire en est une résultante.
Un poète disait : « L’art ne sert à rien sauf à tout ». Ajoutons : « La
démocratie ne sert à rien sauf à tout ». Dans « Le cercle ouvert », Roland de
Bodt, parlant d'art et de culture, écrit : « La finalité de la création, c’est
l’ouverture des imaginaires. La création propose de nouveaux regards sur la
réalité, de nouvelles approches sur la vie collective ou la vie intérieure de
chacun. L’art pour l’art est une voie sans issue. La création contribue toujours
à un enrichissement du patrimoine imaginaire de l’humanité. » Cela renvoie le
communicateur à son rôle citoyen de relais, d’entremetteur, pour faire vivre et
mettre en oeuvre la déclaration des droits de l’Homme, en réunissant la culture
et la démocratie.
A titre d'exemples de réalisations dans l’acte de création collective, il cite
alors la rénovation de la Maison de la Poésie à Habay, confiée au Créahm, et
trois projets menés à Bruxelles, Charleroi et Courtrai autour de l'idée "la
couleur pour vivre en beauté le quotidien".
Universal Embassy
L'ambassade somalienne en Belgique n'existe plus suite à la guerre civile qui
déchire cet Etat. L'ambassade universelle, fondée le 8 janvier 2001, s'y est
établie. C'est au 66, avenue Franklin Roosevelt, à Bruxelles. L'ambassade
universelle réunit des individus conscients de la discrimination produite par le
lien à une nationalité. C'est une habitation d'urgence, un lieu de rencontre
pour des personnes en procédure de régularisation. Elle se base sur les valeurs
d'entraide et favorise l'autonomie.
Ils sont trois à parler de leur projet. Tristan Wibault :
l’ambassade universelle est le fruit de rencontres entre gens de même
génération. Certains habitaient l’Eglise du Béguinage. Quand elle a brûlé, il a
fallu les reloger. Les collectifs d’artistes et secteurs sociaux n’avaient ni le
temps ni les moyens de s’en occuper. L’Ambassade de Somalie, vide depuis 10 ans,
s’est transformée en lieu d’accueil. Une ambassade vide d’un pays en guerre pour
les sans-papiers. La symbolique est poignante !
Même si l'art est un recours et si des outils artistiques peuvent être mis en
œuvre, nous ne sommes pas un collectif d’artistes. C'est une démarche de
citoyens, une volonté de créer des sphères de sympathie, une recherche
d’identité collective. Mohamed Benzaouia : Pendant l'occupation de
l’Eglise du Béguinage, des artistes constitués en comité de soutien se sont
impliqués d’une façon négative, contrôlant le mouvement des sans-papiers, les
privant de leur autonomie. Ils ont imposé leur logique sans tenir compte des
situations spécifiques. Pour avoir vécu l'exclusion - forme moderne d’esclavage
-, je constate que les droits de l’Homme sont bafoués en Europe ! Même chez les
nationaux, la précarité gagne du terrain. Le rôle mobilisateur des artistes ne
joue pas pleinement... Vincent Meessen : dans le cas des sans-papiers,
l’absence de solidarité renvoie à la question de l’atomisation des champs.
L’assistant social est prêt à aller jusque là, l’artiste jusque là…Chacun se
retranche dans le sien et juge le problème hors de ses compétences. C'est dans
la rencontre et l’information que se trouve la force de l’ambassade universelle.
Sa carte d’identité est un drapeau, une forme d’expression artistique, un lieu
de vie. Par sa dimension sociale et humanitaire, l’idée de l'ambassade construit
un rapport au monde. Elle touche à l'imaginaire de l’Européen qui projette sa
bonne conscience sur la situation des sans-papiers. La figure de l’engagement
doit être vécue différemment, dans les aspirations sociales et culturelles de
ces hommes, et de ces femmes.
débat
Pour Anne Penders, l’engagement de l’artiste est dans le partage. On peut
être artiste engagé, non engagé, non artiste engagé. Les choses se confondent.
On peut joindre l’engagement artistique et humain sans faire de la récupération.
C’est comme cela qu’on peut apporter quelque chose aux autres. La manière dont
les artistes ont parlé ne convenait pas aux sans-papiers mais aux citoyens
belges. Les sans-papiers ne l’ont pas ressenti de manière positive.
Claude Lorent. Pourquoi, au nom de quoi l’artiste serait-il un acteur
privilégié de la démocratie ? Il faut établir une distinction entre artiste et
citoyen. L'artiste, si peu reconnu chez nous que cela fait quinze ans que l’on
discute de son statut social, l'est davantage s'il est professeur, ou chômeur !
Pas en tant qu’artiste ! Ne pas reconnaître quelqu'un revient à nier son
identité. En dehors d’une médiatisation qui porte sur ce qui est démonstratif,
provocateur ou arrogant, l’artiste ne retient l’attention que d’un petit
cénacle, d’une toute petite partie du public. C'est un paria, un marginal. Cela
dit, sur le plan politique ou de la représentation, on fait appel à lui ! Alibis
en France, le soir des élections, on leur donne volontiers la parole !
L’artiste, acteur privilégié ? Il l'est à ses risques et périls de non
reconnaissance. Mais il est un acteur libre, indépendant, privilège d’autant
plus rare que l’art n’a pas de fonction prédéterminée, sociale ou économique
définie. L’art est gratuit ! L’artiste comme penseur, producteur et émetteur
visuel n’a pas de devoir d’engagement. Il a une liberté, avec la difficulté de
l’assumer. En l'exerçant, il pose des questions à la démocratie.
Etant donné cette liberté, il porte la responsabilité de son œuvre dès lors
qu’il la diffuse. Responsabilité limitée, car l’œuvre, sortie de son contexte,
lui échappe. Elle est une fiction, et non un document, une preuve. Il s’agit
d’un dispositif plastique qui fait sens mais pas comme nous l’entendons, dans le
sens d’un engagement politique ou social. Je citerai Jean-Pierre Raynaud,
artiste français : « Mon combat aujourd’hui, c’est la dimension supérieure de
l’art et l’idée que je m’en fais. Pour moi, l’artiste représente ce qu’il a
décidé de vivre, en totale liberté, en totale responsabilité et au-delà de toute
nationalité ». Claude Lorent évoque alors la récente contestation d'images de la
Shoah dans une exposition au Musée Juif de New-York. Banalisées ? Certains
estiment qu’on ne peut utiliser ces symboles, même pour dénoncer.
À travers l’histoire de l’art, des d'artistes ont manifesté un engagement
démocratique. Claude Lorent cite Picasso, les dadaïstes, Magritte, les
constructivistes russes, Shirim Neshat, iranienne, opposant une voix de femme à
celles des hommes, Hans Haak qui, pendant la guerre en ex-yougoslavie, détruit
le pavillon allemand à la Biennale de Venise. Et il abordant le sujet brûlant de
l'art et de l'extrême-droite. Autriche, Danemark, Pays-Bas, Flandre, France.
Pour l'Italie de Berlusconi, il évoque des attaques contre un conservateur de
musée, ainsi qu'un spectacle à Milan contre lequel le "Front" a manifesté : on y
critiquait un nazi ! Quelle attitude devons-nous adopter ? On ne bouge pas,
l’art et la culture sont au-dessus de cela ? ou (seconde attitude) être présent
avec des œuvres critiques et jouer le cheval de Troyes au risque d’être pris en
otage ? Faut-il participer à la Biennale de Venise ou résister par le refus, le
boycott ? Est-il illusoire de penser que c’est possible ? Les enjeux économiques
sont grands à travers une Biennale comme celle-là ? Mais j’aimerais imaginer que
Berlusconi inaugure des pavillons vides !
Georges Vercheval : il est illusoire de résumer cette journée de
débats…Les interventions ont suscité une participation active de la salle,
beaucoup de questions et de réponses qui ont suscité de nouvelles questions !
Comment ne pas s'impliquer dans la société des hommes ? Etre homme empêche-t-il
d'être artiste ? Il faut savoir pourquoi les choses se passent et, compte tenu
du contexte - mondialisation, ultra libéralisme, extrême-droite, défense de
l'environnement – s'engager. Artistes ou pas. Pour les droits de l'homme, la
démocratie, et la culture!
Dan Van Raemdonck conclut en faisant remarquer que la Ligue des droits
de l’Homme, jusqu’ici cantonnée aux droits civils et politiques, s'intéresse
davantage aux droits sociaux, économiques et culturels. Des moyens d’expression
différents, qui disent "moi", "comment on vit ensemble"» s'ont apparus pour le
Centenaire de la Ligue. Toutes les questions qui ont été posées aujourd’hui,
entre l’autonomie et l’engagement, entre l’individuel et le collectif,
interrogent autant l’art et l’artiste que les droits de l’Homme. L’individu a
des droits et des responsabilités. Les droits culturels impliquent la
participation de tous. Non pas la culture pour tous, mais la culture par tous !
L’enseignement est le premier terrain d’action. Engageons-nous davantage vers la
création et l’imaginaire. Nous devons veiller à relancer cette culture
pédagogique et cette pédagogie de la culture, cette dynamique de l’art et des
droits de l’Homme en rejoignant les mots de Daniel Vander Gucht : un peu
d’enthousiasme, que diable !
Ce colloque s'est tenu le 26 avril 2002 à l'auditoire central P. Lacroix de
l'UCL en Woluwe . Il a été organisé par Culture et Démocratie dans le cadre de
la célébration des 100 ans de la création de la Ligue des Droits de l’Homme en
Belgique, et en relation avec l’exposition « 100 artistes pour les 100 ans de la
Ligue des Droits de l’Homme » initiée par le Centre Culturel de
Woluwe-Saint-Lambert et le festival " Out of Control » aux Halles de Schaerbeek.
Ce qui précède n'est qu'un résumé succinct des interventions et échanges avec
le public qui se sont poursuivis pendant toute une journée ! Nous n'avons
d'ailleurs pas indiqué d'italiques ni les (…) d'usage, signalant les coupures
dans les textes! Les intervenants voudront bien nous en excuser, les lecteurs
aussi… Ceux qui le souhaitent obtiendront un compte-rendu plus complet (non
exhaustif) en s'adressant à notre secrétariat.
Rapport rédigé par Sabine Verhelst, Marie Poncin et Georges
Vercheval.
Organisation du colloque : Culture et Démocratie, Sabine
Verhelst
Collaborations : Ligue des Droits de l'Homme, Wolu-Culture, asbl Tout, Les
Halles de Schaerbeek, Université catholique de Louvain, Communauté française de
Belgique, Fonds Triodos.
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